L’Ostéo4pattes

ψ05 - Des Doigts Sur La Peau...(AR)

Créé le : dimanche 5 mars 2006 par Alain Chanteraud

Dernière modificaton le : mercredi 29 novembre 2017

Première consultation

Ses doigts viennent effleurer ma cheville dans une tentative d’approche, une sorte d’essai d’apprivoisement de mon être, un souffle aux pieds nus ; Je suis dans des trèfles velours, je sens pour la première fois depuis longtemps la réalité d’un printemps léger, l’extrémité d’un péroné qui m’appartenait pourtant sans que je l’aie soupçonné encore, à droite puis à gauche comme en écho avec une lésion du tibia, nu malléable au toucher de l’artiste en fait, une malléole distendue dans une jambe autiste. Les os répondent, je les vois se tourner comme en vis, rotations malignes jusqu’au genoux (entre le je et le nous, dit-il, il n’y a qu’un pas), ligaments décroisés des cordes se relâchent en moi et l’obsession s’efface de ces maux de membres appelés, suppliés, implorés de me faire perdre conscience comme on le ferait d’ordinaire de l’idée fixe d’un sort en soi jusque là enfoui, que l’on voudrait sorti, enfin à jamais.

Tout passe alors, je remonte sous ses mains un courant innervé semé de billes minérales ; nous ne sommes encore que dans les conséquences, il faut trouver la source et je sais qu’il cherche à la cerner, jusqu’à jeter en éclaireurs ses doigts, la pulpe de ses doigts vers tant et tant de bras possibles à l’écoulement de mon sang que j’entends ici
distinctement maintenant comme si je le voyais s’écouler, irriguer et drainer les muscles vastes de mes cuisses, des soléaires et jumeaux aux courts extenseurs communs des orteils, tous ensembles en un torrent fourmillant d’une nouvelle vitalité.

C’est une lutte intestine à l’endroit exact ou le colon que l’on nomme sigmoïde se trouve rejeté vers le bas ; je suis tiraillé dans cette bataille interne et fratricide qui met en demeure un organe dissident de vouloir bien reprendre sa place au poste désigné et de cesser ainsi toute fonction inique, et libérer derechef l’artère qui me hante de toute cette prise d’otage, insolite et sauvage. Les doigts visiteurs demeurent, suivent encore l’itinéraire logique et vertébré qui me ranime et m’éveille attentif à la moindre réaction de la machine qui m’habite. Je n’étais qu’un cerveau sans cervicales ; elles apparaissent ici à l’image d’une colonne libératrice en progression sur une route interne inconnue, où chaque carrefour peut devenir objet d’échauffourées sévères mais, obstacles franchis, permet l’exploration pour la conquête de terrains vivants repris à l’ennemi. Ainsi l’idée que je me faisais de mes contractures n’est plus qu’un fait politique, l’officier pelvien se replace en position ordinaire d’accroche sigmoïdique et fondamentale ; tourné sur le flanc la tête en vrac, je suis alors offert aux vérités de dispositifs crânio-sacrés invisibles, sacrum au-dessus duquel la première lombaire et la douzième dorsale (cette dernière étant complètement « bloquée »), tirent en
compagnie sur le diaphragme droit, agissant ainsi directement sur le foie.

Encore il avance en aveugle, éviscère en pensée, dénoue le jeu des mécaniques déviées. Je suis enthousiaste à l’idée de comprendre combien la richesse, que dis-je, l’opulence de cet organe central, vient chez moi contredire toute velléité de mouvement. Une saine préoccupation de ce point stratégique permettrait sans doute une meilleure assiette indispensable au bien-être de tout mon corps. Je repense combien j’ai voulu consommer de liquides bicarbonatés sodiques, hésitant au rayon des eaux minérales entre Vichy Saint Yorre et Vichy-Célestin (j’aurais mieux
fait de m’en tenir aux Célestins si toutefois j’avais été capable de différencier le foie de l’estomac), et la neuvième dorsale qui s’en trouve ici plus à l’aise pour que j’en sois plus habile aussi. Quel bonheur enfin de se sentir bouger au fond et mouvoir jusqu’aux larmes de l’inattendu !

Enfin à l’autre bout de mon épaule froide la masse gèle entre l’organe et l’os, un skieur alpin glisse de neige en
névé vers le temporal droit qui se tord et me transforme l’ouie, une descente magnifique sans plus de frottement, je coule détendu et serein. Puis, métallique et physique, je vois la pluie jusqu’à moi, le toit de zinc musical, une sorte de rapport au monde, de l’eau du vent dehors et je vis ; oui je vis....



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