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Apologie du bon sens (AR)

Créé le : lundi 30 janvier 2006 par Erich Degen

Dernière modificaton le : lundi 21 mai 2018

Ces quelque années passées à réfléchir, étudier, réfléchir encore, et, même en s’amusant, étudier pourtant, m’ont appris, à l’instar du cri des experts en arts martiaux, le mot qui tue dans toute discussion au sujet de science ou de médecine. Le mot , ou plus exactement le groupe nominal honni, c’est lui : attention, applaudissez s’il vous plaît... Le «  bon sens  ».

Un exemple parfait de cette situation de paria du bon sens apparaît maintenant : en octobre 2004, fut proposée au sein de l’Académie d’Ostéopathie la création d’une commission « Rationalisme médical Vs Bon sens ostéopathique ». Indubitablement, le fait d’opposer de cette façon termes à termes, rationalisme / bon sens et médecine / ostéopathie devait permettre de poser les questions essentielles qui restent en suspens depuis le 19ième siècle. Malgré ce que prétendront certains, elles n’ont que rarement été débattues à la lumière de l’ensemble des découvertes du 20ième. Et nous sommes déjà au 21ième. Eh bien, dès le compte-rendu suivant l’acceptation de cette proposition, on pouvait lire dans la liste des commissions créées « Rationalisme médical Vs Ostéopathie » ce qui rendait d’emblée caduc l’espoir placé dans la formulation initiale.

Je vais pourtant tenter de parler de bon sens . Définition ? Avec joie. Pour moi : «  le bon sens se définit en référence au comportement de l’être humain qui, au réveil et sans besoin d’y réfléchir, enfile la chaussure droite sur le pied droit et la chaussure gauche sur le pied gauche ». Voilà une définition propre à imposer un consensus assez large et stable pour continuer. Que fait donc l’Homme de ce bon sens  ? Il avance, grandit, croît, mûrit, croit ou ne pense pas, évolue, recule, prend des détours, aime, ment, se rattrape, se casse la margoulette, se relève indemne ou a "bobo la tête" ou ailleurs, en un mot, il vit. Un jour, sa vie, l’Homme s’étant ou non interrogé sur elle tout au long de son séjour sur Terre, s’éteint. C’est alors la mort. Un espace plus qu’un temps, même si c’est la date de la mort que l’on note le plus souvent. La mort, dont on ne sait en vérité pas dire grand-chose, rationnellement s’entend.

Revenons sur « s’interroger ou non sur sa propre vie ». Les anciens étaient sages [1], qui souvent donnaient la leçon en marchant. L’image des précepteurs antiques a vécu comme celle des Compagnons de Maître Jacques, les bâtisseurs de cathédrales qui formaient leurs apprentis à la géométrie cosmique et appliquée sur la route de Compostelle [2]. Pour notre compréhension d’ostéopathes du 21ième siècle, nous dirons qu’il paraît logique, que la colonne vertébrale déverrouillée du bas, le sacrum flottant entre les iliaques par le fait de lever son cul de sa chaise permette de libérer les fonctions cognitives dévolues au cerveau. Marcher devient alors la référence idéale de l’Homme et symbolise sa vie, qu’il s’en soucie ou tout simplement la vive sans y penser.

Se posent alors des questions sur le mouvement ou non associé à la réflexion. Avez-vous déjà fait l’expérience de la réflexion stérile, celle qui tourne en rond et revient sans cesse sur elle-même ? Le terme réflexion ne rappelle-t-il pas la réflexivité , propriété mathématique de base des éléments d’un ensemble (x est en relation avec lui-même), qu’on associe bien à l’image d’une boucle ? Cette réflexion, pour devenir féconde, n’impose-t-elle pas de se lever et d’aller faire quelques pas ?

Cela ne fonctionne pas toujours, néanmoins cela se vérifie souvent. Comme si mettre en mouvement la machinerie qui nous sert de référence matérielle, notre corps, était nécessaire à ce que l’esprit s’envole et élabore ces oiseaux mystérieux appelés pensées . C’est que, dans la réflexion stérile, il y a cristallisation d’un comportement. C’est une paresse de l’esprit ; un stéréotype. Cette réflexion devient alors un objet qui possède son existence propre, une matérialité, un poids, des dimensions, une habitude. Ne produisant concrètement rien d’autre qu’un perpétuel retour à lui-même, il fait désormais partie de tous ces liens qui nous entravent et nous empêchent d’avancer. C’est devenu un obstacle à la vie, dans l’essence de celle-ci qui est justement avancer .

Dans cette vision des choses, le bon sens serait de « ne pas réfléchir » ou bien encore de « réfléchir en marchant » ce qui est différent de réfléchir assis [3]. Ainsi opposer rationalisme et bon sens se justifierait. A supposer qu’on sache trouver des ponts, d’un côté entre rationalité et médecine, de l’autre entre ostéopathie et bon sens , il se pourrait qu’on tienne là un fameux angle d’attaque du problème dont voici à présent quelques jalons historiques.

La médecine a opté très tôt pour la rationalité (Platon/Hippocrate, 5ième siècle avant J.-C.) mais n’a pu présenter quelque chose de valable, de ce point de vue, qu’après avoir longuement digéré Harvey et la théorie moderne de la circulation sanguine (1710). Nous sommes dans des années contemporaines de la Révolution Française, c’est l’époque du courant anatomo-clinique d’où sont issus les grands noms de l’Histoire de la Médecine que sont Laennec, Bichat, Pinel, Corvisart, etc.

Xavier Bichat (1771-1802) au sujet duquel Gustave Flaubert aurait dit : « La grande école française médicale est sortie du tablier de Bichat ». C’est que Bichat passa l’essentiel de sa courte vie à retirer des centaines de cadavres qu’il disséqua des informations signifiantes, et plus encore, une méthode qu’il défendait ainsi :

  • « Qu’est l’observation si on ignore le siège du mal  ? Vous auriez pendant vingt ans pris des notes au lit des malades sur les affections du cœur, du poumon, des viscères gastriques, etc., que tout ne sera pour vous que confusion dans les symptômes qui, ne se reliant à rien, vous offriront nécessairement une suite de phénomènes incohérents. Ouvrez quelques cadavres, vous verrez aussitôt disparaître l’obscurité que jamais la seule observation n’aurait pu dissiper. »

Ainsi mise au centre du processus diagnostic, l’anatomie pathologique devint pour un bon demi-siècle la matière la plus féconde en médecine jusqu’au développement avec Claude Bernard de la physiologie qui l’anima un peu, puis de la naissance de la microbiologie annonçant la médecine du 20ième siècle.

Mais le génie de Bichat dépasse largement ses compétences d’anatomiste au sens où on l’entendait alors. C’est que Bichat est également le double héritier d’une tradition médicale connue sous le nom de vitalisme . Imaginez que son père, Jean-Baptiste Bichat, médecin de campagne jurassien, avait fait ses études à Montpellier du temps où le célèbre Paul-Joseph Barthez (1734-1806) y enseignait. De Stahl à De Bordeu, de Van-Helmont à Barthez, tout au long des 17ième et 18ième siècles en fait, on peut suivre assez bien les diverses tentatives de l’esprit humain en médecine pour s’accommoder de l’encombrant principe vital . Ce principe vital inconnaissable rationnellement, tout le monde semble d’accord là-dessus, c’est celui-là même que Auguste Comte (1798-1857), fondateur du positivisme placera sur l’étagère aux reliques d’où il n’a plus bougé depuis.

De fait et fort logiquement, le principe vital se trouve d’emblée disqualifié du cadre où désormais la science se développe.
Mais entre-temps, il y a eu Bichat, « dernier des vitalistes », qui en 1800, dans ses « Recherches physiologiques sur la vie et la mort » aura cette sentence définitive :

  • « On cherche dans des considérations abstraites la définition de la vie ; on la trouvera, je crois, dans cet aperçu général : la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

Ce disant, on n’aura pas de mal à réaliser que Bichat n’a en rien fait progresser la connaissance rationnelle de la vie ou de la mort, il a juste exprimé la profonde pensée d’un philosophe. Car nous sommes là au temps où être médecin sans être philosophe était encore une atteinte au bon sens (toujours lui) et Bichat n’y échappe pas. Il a, comme tout futur médecin de l’époque, terminé sa philosophie en même temps qu’il commençait sa médecine. Mais sa proposition philosophique n’en a pas moins fait école en médecine, déterminant dès ce moment la façon particulière dont la médecine examinerait la vie. Il n’y a là rien d’infamant, ni de surprenant. C’est simplement le fait d’une discipline qui, traquant systématiquement les manifestations de la vie quand celle-ci déraille, voire même quand elle n’est plus, se trouve désormais plus occupée de la mort, (cherchant coûte que coûte à en repousser le terme), que de la vie. De ce point de vue, sa proposition est une évidence, mais tout dépend où l’on se place pour observe le phénomène.

Permettez-moi d’user d’une image caricaturale : en assimilant la mort à un mur contre lequel s’écraserait un véhicule (le vivant) allant à sa rencontre sans l’avoir remarqué : on déterminerait facilement trois points de vue possibles et distincts et nous pourrions nous placer, soit dans le véhicule, soit perché sur le mur / mort, soit observer la scène sur le bord de la route.

Dans les trois cas, nous aurons une vision différente des mêmes phénomènes : soit on avance sans avoir vu le mur, et jusqu’à la dernière seconde avant le crash, cela reste vrai : on est vivant ! Soit le véhicule se rapproche de nous, et plus la distance se raccourcit, plus le choc nous semblera inévitable : on dira alors qu’on se rapproche de la mort... Soit on observe une suite d’événements « sans y participer » et c’est la mesure même de cette « plus ou moins grande neutralité en l’affaire » qui dictera notre ressenti vis à vis de l’accident, s’il a lieu.

Plusieurs choses sont certaines quel que soit le point de vue, d’une part le mur se trouve bien sur le chemin, d’autre part il semble invisible pour qui se trouve sur le chemin ; enfin il pourrait ne tenir qu’à l’observateur « neutre » de faire un signe pour que le véhicule freine ou s’arrête afin d’éviter le choc.

Reprenons l’analogie du bon sens avec l’Homme qui marche sur ses deux pieds. Nous voyons aisément que celui-ci, d’instinct, ne va pas se soucier d’un mur invisible tant que la rencontre inéluctable ne s’est pas produite. Qu’y gagnerait-il à part lester son pas ? On pourrait même avancer qu’il restera d’autant plus vivant qu’il n’imaginera à aucun moment que le terme de sa vie se rapproche. Remarquez comme on a quitté Bichat pour remonter aux confins de La Palice (1470-1525). Ne sentez-vous pas comment la célèbre pensée qui lui est associée, « S’il n’était pas mort, il serait en vie », devient ainsi plus lumineuse encore ?

Mais qui pourra prétendre qu’il soit insignifiant que Xavier Bichat, passant son existence à étudier la vie en disséquant les morts, lui-même atteint probablement d’une grave maladie (tuberculose ?), qui l’emportera à 32 ans après une chute sur la tête... la définisse ainsi, deux ans avant le terme de la sienne ? N’y a-t-il pas là matière à s’interroger longuement pour se demander, par exemple, si au moment où il écrit ses « Recherches physiologiques... », Bichat n’a pas déjà quitté son propre véhicule afin d’observer scientifiquement l’événement inéluctable qui l’attend, et que peut-être, médecin dans l’âme, il pressent et désire étudier [4] ?

Il n’est pas du propos de ce texte d’aller plus loin aujourd’hui sur ce chemin et alors d’interroger la médecine sur la philosophie qui la sous-tend. Il s’agit maintenant d’exprimer ce que, de ce point de vue-là, on peut puiser dans A. T. Still et dans l’ostéopathie qu’il a découverte.

L’ostéopathe, car il ne peut avoir d’autre souci que d’entrer en contact le plus globalement possible avec cette existence qu’on lui demande d’aider, est à l’évidence pour commencer dans la position de cet homme sur le bord de la route, à qui il serait donné d’observer à la fois le chemin, le véhicule et le mur. Mais le vitalisme omniprésent dans la philosophie de l’ostéopathie est d’une espèce beaucoup plus primitive que celui de Bichat. Résolument optimiste, comme peut l’être un homme qui, médecin, a vu trois de ses enfants mourir de méningite et n’en est pas mort lui-même ni devenu fou, Still indique clairement où est la place de l’ostéopathe dans le tableau ci-dessus brossé.

Ainsi le temps de la consultation, il appartient à l’ostéopathe de s’approcher au plus près du véhicule, peut-être de grimper sur le marche-pied [5], en tout cas d’avancer à une allure cohérente à celle du véhicule. Alors en prise directe avec cette vie qu’il se propose d’aider, il lui devient théoriquement possible de ressentir les aspérités du chemin, les défauts de transmission du véhicule, et de faire avec. Cela lui fait beaucoup de travail et pas des plus aisés, car il s’agit tout autant de palper que de percevoir. Si en plus il devait tenir compte, tout en le faisant, de l’existence certaine d’un mur fatal à une distance inconnue, cela deviendrait pour le moins confus. L’ostéopathe se définirait alors à l’égal d’un contorsionniste de l’esprit, sans que cela ne profite nécessairement à son sujet. L’outil de l’ostéopathe, c’est sa main, et celle-ci ne pourra lui permettre d’avancer dans le bon sens que si elle ne se retrouve pas lestée de tout un tas d’informations qui ne lui servent à rien en ce dessein.

La médecine, si elle accepte de se définir sur un critère de rationalité, ne devient pas pour autant assimilable à un mauvais sens. A moins bien sûr qu’elle ne décide de considérer cette rationalité qui l’anime comme le sens unique de toute compréhension tendant à reléguer le bon sens précédemment défini aux oubliettes d’une pensée dépassée [6] . En fait, bon sens et rationalité apparaissent tels deux points de vue à la fois opposés et complémentaires. Ils gagneraient forcément à être considérés ainsi, pour le plus grand bénéfice de tous ceux qui font appel à l’aide d’un thérapeute, quelle que soit la technique employée par celui-ci pour les aider.

La vie est mouvement, et le domaine qui s’occupe de prédire l’avenir en fonction du présent et du passé n’a rien à voir avec la médecine, il devrait être facile de s’en persuader. Tout le monde étant sans doute d’accord avec cette proposition, il est temps de demander à Henri Bergson de conclure « en creux » cette apologie [7] :

  • « Justement parce qu’elle cherche toujours à reconstituer, et à reconstituer avec du donné, l’intelligence laisse échapper ce qu’il y a de nouveau à chaque moment d’une histoire. Elle n’admet pas l’imprévisible. Elle rejette toute création. Que des antécédents déterminés amènent un conséquent déterminé, calculable en fonction d’eux, voilà qui satisfait notre intelligence. Qu’une fin déterminée suscite des moyens déterminés pour l’atteindre, nous le comprenons encore. Dans les deux cas nous avons affaire à du connu qui se compose avec du connu et, en somme, à de l’ancien qui se répète. Notre intelligence est là à son aise. Et, quel que soit l’objet, elle rendra abstrait, séparera, éliminera, de manière à substituer à l’objet même, s’il le faut, un équivalent approximatif où les choses se passeront de cette manière. Mais que chaque instant soit un apport, que du nouveau jaillisse sans cesse, qu’une forme naisse dont on dira sans doute, une fois produite, qu’elle est un effet déterminé par ses causes, mais dont il était impossible de supposer prévu ce qu’elle serait, attendu qu’ici les causes, uniques en leur genre, font partie de l’effet, ont pris corps en même temps que lui, et sont déterminées par lui autant qu’elles le déterminent ; c’est là quelque chose que nous pouvons sentir en nous et deviner par sympathie hors de nous, mais non pas exprimer en termes de pur entendement ni, au sens étroit du mot, penser... L’intelligence n’admet pas plus la nouveauté complète que le devenir radical. C’est dire qu’ici encore elle laisse échapper un aspect essentiel de la vie, comme si elle n’était pas faite pour penser un tel objet ».

[1En tout cas, étant morts, ils ne bougent plus, on peut les interroger sans crainte qu’ils nous perturbent, on dira donc d’eux qu’ils étaient sages, c’est un fait.

[2Lire « Les étoiles de Compostelle » de Henri Vincenot, surtout si on confond parfois la chaussure gauche avec la droite.

[3En effet, dès qu’on se met en mouvement, la boucle s’ouvre comme par magie. Il s’agit juste de veiller à ne pas marcher sur le lacet et se casser la figure, ou, mieux encore, de passer maître dans l’art de se relever après une chute.

[4Toutes les informations sur X.Bichat, le courant anatomo-clinique et le vitalisme sont tirées de « Leçons d’histoire de la pensée médicale », de Philippe Meyer et Patrick Triadou, 1996 Paris : Ed. Odile Jacob, p.75 à 93 et p.111 à 116. Les interprétations sont évidemment personnelles.

[5C’est un véhicule de ce type...

[6Voir bien sûr à ce sujet « le PUS » de mon alter-ego Degré Chien, dans le premier numéro d’Ostéo4pattes.

[7Tiré de « L’évolution créatrice » écrit en 1907.



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