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ψ06 - Moi, l’Autre et Nous (AR)

Créé le : lundi 30 janvier 2006 par Erich Degen

Dernière modificaton le : mercredi 29 novembre 2017

Il faut peut-être une sacrée dose d’inconscience pour oser, au moment où tant de problèmes d’une importance cruciale se posent à notre société, ruminer de vieilles idées philosophiques afin de tenter de digérer le passé.

Tous ceux qui, aujourd’hui, pratiquent l’ostéopathie, sur les animaux ou/et sur les humains, sont censés retenir leur souffle dans l’attente de ce que les autorités sanitaires françaises statueront prochainement. En médecine humaine, ce sont les décrets tant attendus de la loi dite de « Reconnaissance » de mars 2002 qui vont bientôt nous dire qui est, ou qui n’est pas ostéopathe. Dans le domaine vétérinaire, le prochain établissement d’un référentiel d’études d’ostéopathie animale poursuit un but similaire.

Mais s’il est prudent de considérer que les lois et les programmes sont nécessaires pour éviter que ne se développe un charlatanisme préjudiciable au public, il me semble d’autant plus urgent de s’interroger sur la nature même de l’ostéopathie et de ses rapports à la médecine classique, afin de cerner du mieux possible leurs respectifs champs d’action, et savoir de quoi on parle.

C’est ce que nous avions tenté de faire, Edouard Schalchli et moi-même, dans le cours dispensé durant la formation d’ostéopathie de l’ ENV-Nantes de 2003 à 2005.

Je voudrais ici revenir sur une des notions que nous y développâmes.

le problème crucial de la connaissance du vivant.

Dans le chapitre « Caractérisation de l’ostéopathie et de la science l’une par rapport à l’autre », nous soulignions toute la difficulté de l’entreprise et tentions d’y apporter l’éclairage différent permis par l’étude de l’ostéopathie.

  • « L’identification des notions de vie et d’animation et, par suite, la distinction de la vie et de la matière [...], constituent une conception de la vie aussi vivace, à travers les siècles, que l’a été la philosophie aristotélicienne. Toutes les philosophies médicales qui, jusqu’au commencement du XIXième siècle, ont tenu la vie pour un principe soit original, soit confondu avec l’âme, essentiellement différent de la matière, faisant exception à ses lois, ont été directement ou indirectement débitrices de cette partie du système aristotélicien qu’on peut appeler indifféremment biologie ou psychologie [1]. »

Dans ce court extrait, Georges Canguilhem fait référence à l’omniprésence du vitalisme dans l’évolution de l’Histoire de la Médecine jusqu’à la Révolution Française. Le vitalisme (on devrait dire plutôt "les vitalismes") se rapporte au principe vital, principe d’animation du vivant, que l’on ne peut connaître par nature, mais dont on ne peut postuler l’inexistence sans remettre en question un des fondements même de la pensée humaine.

Il continue :

  • « Mais la philosophie d’Aristote est également responsable, et cela jusqu’à la fin du XVIIIième siècle, d’une méthode d’étude des êtres vivants, spécialement des animaux, et de leurs propriétés, qui consiste à les classer, à les distribuer en un tableau de ressemblances et de différences, selon leurs parties (c’est à dire leurs organes), leurs actions ou leurs fonctions, leurs modes de vie. De sorte qu’en fait Aristote a accrédité chez les naturalistes une façon de percevoir les formes vivantes qui éclipsait l’interrogation sur la nature de la vie derrière le souci d’étaler, sans lacunes et sans redondances, les produits observables d’un pouvoir plastique qui ne posait, quant à lui, pas de problèmes ».

Cette « Méthode d’études des êtres vivants » qu’il évoque ici est l’outil grâce auquel se constitue, à partir de Magendie et de Claude Bernard, inspirés de la philosophie positiviste d’Auguste Comte, la médecine moderne. Notons tout de suite qu’à aucun moment celle-ci ne réfute l’existence d’un principe vital. Elle en suggère seulement le nécessaire effacement au profit de l’étude des phénomènes qui, sous couvert de conditions d’expérimentation précises et correctement motivées, permettrait de postuler l’assimilation de la médecine à une activité scientifique.

Nous citions des phrases clés de Comte et de Bernard, exposant l’ambition pionnière et la famille de pensée de ces deux grands hommes :

  • « Pendant la période empirique de la médecine, qui sans doute devra se prolonger encore longtemps, la physiologie, la pathologie et la thérapeutique ont pu marcher séparément, parce que, n’étant constituées ni les unes ni les autres, elles n’avaient pas à se donner un mutuel appui dans la pratique médicale. Mais dans la conception de la médecine scientifique, il ne saurait en être ainsi : sa base doit être la physiologie [2]. »
  • « L’école positive n’a pas de caractère plus tranché que sa tendance spontanée et invariable à baser l’étude réelle de l’homme sur la connaissance préalable du monde extérieur ».
  • « La physiologie n’a commencé à prendre un vrai caractère scientifique, en tendant à se dégager irrévocablement de toute suprématie théologique ou métaphysique, que depuis l’époque, presque contemporaine, où les phénomènes vitaux ont enfin été regardés comme assujettis aux lois générales, dont ils ne présentent que de simples modifications [3]. »

Nous précisions :

  • Mais ces lois générales (conçues pour Comte comme pour Kant d’après le modèle de la science physique newtonienne), doivent être repensées en fonction de l’objet de la physiologie, selon son originalité propre, de façon à préserver celle-ci des « empiètements exagérés de la philosophie inorganique, qui tend à la transformer en un simple appendice de son domaine scientifique ».

Le « Projet positiviste en Médecine » s’inscrit donc dans un programme beaucoup plus vaste tendant à dissocier l’objet d’étude du sujet qui l’étudie, créant une rupture artificielle, seule propre selon lui, à favoriser sa compréhension. Nous écrivions alors :

  • Si la science est un processus qui conduit à la connaissance objective, c’est seulement parce qu’elle opère une rupture entre l’objet considéré et le sujet qui veut connaître. L’objet doit être appréhendé selon un mode différent de celui qui caractérise son rapport immédiat avec le sujet connaissant.

L’ostéopathie, elle, ne reconnaît nullement la nécessité de cette rupture, au contraire elle la récuse !

  • Car ce qui caractérise la conception stillienne, c’est qu’elle repose sur un sentiment de ce qu’est la vie qui est indissociable du fait même de vivre et qu’on ne peut guère comprendre autrement qu’en le reliant à l’activité médicale qui a pour but d’aider la vie : « Si nous reconnaissons tout cela, alors nous pouvons faire notre travail de « guérisseur » avec de meilleurs résultats [4] ». Connaître la vie n’a pas d’autre sens pour Still que d’agir pour elle, que d’aller dans son sens. Et cela suppose en amont de toute connaissance, un rapport avec la vie conçu sur le mode du branchement, un rapport de communication directe.

C’est bien évidemment ce rapport direct du sujet avec son objet d’étude qui fait problème en ce sens qu’il a été mis positivement « hors jeu » de l’évolution de "l’Histoire de la Médecine" à partir de Claude Bernard.

Et le fait que Still définisse l’ostéopathie ainsi...

  • « L’ostéopathie est une science. On l’utilise pour guérir l’affligé. C’est une philosophie qui inclut la chirurgie, l’obstétrique et la pratique générale. Un ostéopathe se doit d’être un homme de raison et de prouver son discours par son œuvre. Il n’a que faire des théories à moins qu’elles ne soient démontrées [5]. »

...ne suffirait pas à remettre en cause cette disqualification si la science, par ailleurs, et tout particulièrement la physique, n’avait, depuis 1750 et Newton, largement muté. C’est ce que nous rappelle Pierre Tricot dans son texte « De la conscience à la matière ».

Depuis 1905 et les premières publications d’Albert Einstein en effet, les hypothèses newtoniennes, qui sont le terreau dans lequel a germé la philosophie positiviste, ont montré leurs limites. Pierre Tricot, dans les emprunts qu’il y fait au sujet de l’ostéopathie, nous montre à quel point l’intégration effective de la physique quantique serait apte à ouvrir de nouveaux champs à la connaissance du vivant.

En ce qui me concerne, je considère toujours qu’il n’existe pas d’autre voie quant à la reconnaissance réelle de l’ostéopathie. Le public ne comprend guère qu’une activité qui prouve quotidiennement son efficacité n’ait pas le droit, en dehors de publications spécialisées et de l’intimité de la consultation, d’exprimer son point de vue.
Il faudrait donc qu’un débat s’ouvre dans l’optique d’une extension possible de la pensée et de la pratique médicales.

Il ne semble pas que cela soit pour tout de suite et je le regrette. Je n’aurai peut-être jamais l’occasion de formuler devant des spécialistes cette série de questions qui me taraudent et que je livre telles quelles à la sagacité des lecteurs de l’Ostéo4pattes :

  1. Si Claude Bernard est effectivement le père de la médecine moderne, qu’en est-il de Louis Pasteur ? Est-ce son tuteur ? Cela signifie-t-il que son père l’a abandonnée ? Ou bien l’a-t-elle tué ? Quel lien de filiation existe-t-il entre la pensée issue de Pasteur et l’histoire de la Médecine ?
  2. Louis Pasteur et ses héritiers n’ont-ils pas transformé le vitalisme des anciens en un « fatalisme » moderne dans lequel s’est engouffré la médecine depuis lors ? Est-ce la raison pour laquelle Claude Bernard s’est violemment opposé à Louis Pasteur jusqu’à sa mort ?
  3. Doit-on considérer comme une coïncidence le fait que 1878 soit justement l’année de la mort de Claude Bernard et celle ou pour la première fois fut employé le mot « microbe » pour désigner notre ennemi intérieur [6] ?

Et en guise de conclusion interrogative et légèrement inquiète :

Si « l’Autre », le microbe, est effectivement l’ennemi de « Moi », alors qu’advient-il de « Nous » à la fin ?

[1Enciclopaedia Universalis. Article "Vie". Corpus

[2Claude Bernard : "Introduction à l’Etude de la médecine expérimentale"

[3Auguste Comte : "Cours de philosophie positive" - 40ième leçon"

[4Andrew Taylor Still : "Ostéopathie, Recherche et Pratique"

[5Andrew Taylor Still : op. cit.

[6Ainsi que, pour les vétérinaires, l’année où la Chaire d’Anatomie, jusque là, première et principale chaire d’enseignement dans les ENV, "perdit" la physiologie et entama la longue descente que l’on sait"



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