L’Ostéo4pattes

ψ11 - Le Cadaverisme

Créé le : vendredi 22 septembre 2006 par Erich Degen

Dernière modificaton le : mercredi 29 novembre 2017

Il est temps, maintenant, de répondre aux questions soulevées dans le dernier numéro de l’Ostéo4pattes au cours des deux articles « Moi, l’autre et nous » et « Apologie du bon sens ». Et effectivement d’interroger la Médecine sur ce qu’il en est de sa philosophie et de son caractère scientifique.

J’ai montré précédemment comment le vitalisme baigne toute idée médicale d’Hippocrate à Claude Bernard. Pour s’y retrouver, il faut tout de suite opposer le vitalisme aux vitalismes.

Le vitalisme est plus un sentiment qu’une idée générale. C’est, presque à l’égal d’une religion, la foi en la Vie qui anime le médecin (ou le vétérinaire) dans son activité quotidienne et lui permet d’oublier le pire, c’est à dire le fait inéluctable que la mort se trouve au bout du chemin. Pour travailler l’esprit clair, c’est le bon sens.

Les vitalismes furent des théories médicales dans la période qu’on appellera « pré-scientifique », allant de la Renaissance au Siècle des Lumières. Durant cette période où les différentes sciences commençaient juste à s’individualiser, des grands noms de l’Histoire de la Médecine élaborèrent des théories qui tentaient de rationaliser le principe vital. Chacune de ces
théories exprimait le point de vue de son auteur. Aucune n’emporta l’adhésion de l’ensemble de la communauté médicale. C’est que ces théories, qui se voulaient scientifiques, étaient en fait surtout philosophiques et, de ce fait, totalement sujettes à caution.

Il est nécessaire, avant d’aller plus loin dans cet exposé, d’exprimer « positivement » les différences existant entre Religion, Philosophie et Science. J’emprunte pour ce faire le point de vue de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), considéré comme le père de l’Anarchie, mais surtout, et c’est ce qui m’intéresse ici, très proche de la pensée d’Auguste Comte (1798-1857) et de son positivisme. Proudhon décrit Religion, Philosophie et Science comme étant trois grandes étapes de la connaissance humaine.

Il appelle Religion l’expression instinctive, symbolique et sommaire par laquelle une société naissante manifeste son opinion sur l’ordre universel.

Il appelle Philosophie l’aspiration à connaître, le mouvement de l’esprit vers la science qui succède à la spontanéité religieuse.

Il appelle Science la compréhension claire, complète, certaine et raisonnée de l’ordre. L’ordre est défini comme « toute disposition sériée ou symétrique »

Religion et Philosophie ont ceci en commun qu’Elles visent à l’universalité sans préciser l’objet de leur étude. La Philosophie désire embrasser l’ensemble de l’univers, ceci au même titre que la Religion, mais contrairement à la foi religieuse, statique par nature, elle se met à la recherche des causes. C’est son principe de base. Proudhon ajoute que là également est sa perte, car, de cause en cause, elle en arrive toujours à une cause inconnue. A un moment donc, il faut croire, et, du coup, perpétuellement douter. Finalement, la Philosophie mène au scepticisme.

La Science, elle, a une tendance innée à se spécialiser et, négligeant les interrogations sans fin sur les causes, se contente de noter, grâce à l’observation érigée au premier rang de sa méthode, des rapports et des relations entre les objets étudiés, ceci en vue d’établir des lois.

De décrire ainsi une évolution dans la raison humaine permet à Proudhon d’exprimer une pensée originale et qui peut surprendre venant d’un des théoriciens de l’Anarchie : « La religion se trouve à l’origine de toutes les civilisations, a correspondu à une nécessité, elle a été le premier ciment social ; « sans elle, l’humanité eut péri dès l’origine ». Loin d’être, comme on le pensait au XVIII° siècle, une imposture des prêtres et des rois, la religion fut une étape nécessaire au développement de la pensée collective. »

De même, la Philosophie fut « essor de l’intelligence vers la certitude, révolte de la conscience contre le joug religieux, cri de liberté, ..., sans [Elle] l’humanité croupissait dans une éternelle enfance ».

Mais il est alors temps de libérer l’esprit humain de ces idées générales : le projet positiviste consiste à créer les conditions permettant à la Science de se porter au devant de la scène, désormais seule à contribuer à l’essor de la liberté de l’Homme.

Car il faut bien sûr replacer toutes ces choses dans leur contexte historique. Le positivisme est issu de la Révolution Française. Il ne suffit pas d’avoir renversé la monarchie et déclaré les Hommes libres et égaux en droit, encore faut-il imaginer comment s’y prendre pour que cette profession de foi ne reste pas au rang des intentions vaines.

En Médecine, le positivisme se trouve tout entier assumé par la forte stature de Claude Bernard (1813-1878), auteur, sa vie durant, d’un travail colossal, consistant non seulement à expérimenter, et découvrir ainsi les lois de fonctionnement de l’organisme vivant, mais aussi à réfléchir sur la méthode employée, afin que celle-ci puisse devenir un exemple lisible de la science naissante. L’entreprise est énorme, et il y passera l’essentiel de sa vie, gagnant le droit d’être considéré comme le père de la médecine moderne.

Son mérite est grand car les obstacles ne manquaient pas. Le courant anatomo-clinique, contemporain lui de la Révolution Française et de Napoléon I°, personnifié par Laennec (1781-1826), Bichat (1771-1802), Pinel (1745-1826), Corvisart (1755-1821) et autres, avait certes défrîché le terrain. Ces médecins par leurs recherches avaient contribué à clarifier les relations entre symptômes notés au chevet du malade, évolutions morbides, lésions d’autopsie et permis de mettre de l’ordre dans toutes ces notions emmêlées. Il faut dire que les théories vitalistes, iatro-chimistes ou iatro-mécanistes avaient bien embrouillé le sujet en le lestant de tous leurs a priori philosophiques. Dés le début du XIX° siècle, donc, à la suite de Magendie (1783-1855), exeunt les vitalistes ! Il ne fut plus dès lors question que d’observer, d’expérimenter, de noter rapports et relations, de recommencer jusqu’à temps que se dégageassent les lois du fonctionnement du vivant. Telle fut l’entreprise de Claude Bernard.

Mais vint Pasteur. Et tout ce beau projet fut sapé dès l’origine...

De l’autre côté de l’Océan Atlantique, loin à l’ouest, au Far-West exactement, naissait l’ostéopathie. Andrew Still (1828-1917), à l’instar de Claude Bernard et au même moment, expérimentait pendant de longues années son intuition profonde avant d’en déclarer la découverte en 1874. Andrew Still n’était pas fou. Tout juste têtu. Il connaissait très bien l’Histoire de la Médecine. Il savait donc parfaitement que l’ostéopathie se situerait à un endroit que la médecine avait abandonné aux charlatans et autres empiriques ou faiseurs de miracles. Il ne s’en souciait guère voire même s’en trouvait motivé, ayant reçu en partage une bonne partie de l’esprit pionnier qui prévalait à cette époque et en ce lieu. Still était religieux. Et philosophe. Mais pour autant, il se nommait scientifique et sa découverte, l’ostéopathie, serait la nouvelle médecine scientifique. Il fallait vraiment être un homme d’une trempe telle, qu’elle le pousserait par exemple à devenir major de l’armée anti-esclavagiste du Sud pendant la Guerre de Sécession, pour avoir ce culot et s’y tenir.

Il y avait tellement de choses à construire dans ce jeune pays, on n’allait pas s’arrêter à des préjugés de l’Ancien Monde... Certains croient avoir décelé dans les fondements de l’ostéopathie des traces du chamanisme des Indiens. Still n’en a jamais rien dit. On le suivra là-dessus. Ce qui est certain, c’est que toute sa vie, par force, fut influencée par les Indiens. Mais on peut dire la même chose de toute la culture des Etats-Unis d’Amérique naissants. Comment aurait-il pu en être autrement ? On a pris l’habitude de raconter l’Histoire d’une seule et même façon : les Américains ont massacré les Indiens. Certes, c’est bien là ce qui s’est passé au bout du compte. Mais quid des deux cent cinquante ans qui se sont écoulés entre l’arrivée des premiers immigrants chassés d’Europe et la bataille de Little Big Horn ?

L’ostéopathie est américaine, c’est à dire qu’elle est aussi indienne. Cela n’a rien à voir dans le jugement qu’on peut porter sur elle. C’est juste un fait. Still a pris soin d’en circonscrire l’objet. Ce sera l’Anatomie, encore l’Anatomie, toujours l’Anatomie. Et l’ostéopathe, « homme de raison, qui prouve son discours par son oeuvre » mettra à jour, sa vie durant, des rapports et des relations entre des éléments anatomiques, sans se soucier de théories non prouvées. Si ce n’est pas de la Science, c’est, en tout cas, la définition d’une démarche scientifique, ancrée sur une certitude immuable qui repose l’esprit et l’éloigne d’atermoiements philosophiques : la tendance naturelle d’un organisme vivant à la conservation, sa capacité d’autoguérison. Cette naïveté, proche d’une foi religieuse primitive, ce vitalisme natif, est, au contraire, ce qui permet à la raison de se développer sans freins. La question ne se posant plus, elle n’est plus susceptible de gêner l’esprit dans une démarche de type scientifique.

Alors que de ce côté-ci de l’Atlantique... On a perdu la conscience de la furie qui s’empara du monde médical entre 1860 et 1880. Que ce soit à l’Académie de Médecine, à l’Institut... ou dans les Ecoles Vétérinaires, ce fut une véritable guerre qui s’engagea entre « spontanéistes » et « contagionnistes ». Selon les premiers, tenants de la tradition médicale, les maladies infectieuses étaient dûes à la génération spontanée d’éléments infectants, selon les seconds qui ont définitivement gagné, on le sait bien aujourd’hui, les affections se transmettent de sujet malade à sujet sain par contagion. En fait, le débat n’eut jamais vraiment lieu...

Claude Bernard se battit avec ses dernières forces contre la théorie microbienne des maladies issue des travaux de Pasteur. Comme le disait Proudhon au sujet de la médecine, « Ce qu’il importe... de connaître dans le traitement des maladies, ... , est beaucoup moins la cause première du mal, souvent insignifiante et presque toujours insaisissable, que la série des symptômes et phénomènes. ». Claude Bernard a-t-il dit sur son lit de mort « Le microbe n’est rien, le terrain est tout » ? Peu m’importe. Le fait est que l’introduction de cette théorie jamais prouvée car improuvable a changé profondément la nature de la Médecine et l’a pour l’instant éloigné de la Science vers où le Positivisme de Comte et Bernard l’emmenait. Une fois Claude Bernard mort, il n’y eut personne de carrure suffisante pour souligner l’erreur funeste.

Ronald Hubscher, dans son histoire des vétérinaires, voulant montrer le désir et surtout le besoin de reconnaissance de la profession dans son ensemble, raconte : « ...il n’est guère surprenant de voir les vétérinaires adhérer avant les médecins, fort réticents à l’égard d’un chimiste, à la « théorie des germes » formulée par Pasteur. La conversion en 1877 du « spontanéiste » Henri Bouley, figure la plus marquante de la vétérinaire1, lui vaut le ralliement de la majorité de la profession. « Pastorien d’enthousiasme », il met sa fougue et son éloquence au service du savant, entraîne ses élèves, comme Nocard, « pastorien de raison », futur collaborateur du docteur Roux. Les hommes de terrain ne font pas défaut : les Biot, les Boutet et Vinsot de Chartres, les Rossignol de Melun. Ils apportent à Pasteur leur appui lors des expériences décisives de vaccinations anticharbonneuses en 1880 et 1881 dans les « champs maudits » de la Beauce et de la Brie où les moutons périssaient par centaines. »

On voit bien à ces quelques lignes de quoi il est question : une Croisade. Et la médecine scientifique qui se développe à partir de là : une Religion.

Il n’est pas question de nier ni de disqualifier l’ensemble des recherches, celles-ci pour la plupart clairement scientifiques, qui ont occupé la Médecine et les médecins depuis Pasteur jusqu’à aujourd’hui. Juste de noter les deux faits suivants, à mon sens débattables quoiqu’évidents :

1/ Les observations de Pasteur et de tous ses continuateurs ne peuvent conduire, scientifiquement, qu’à une seule conclusion : il existe des rapports entre tel microbe et telle maladie. L’interrogation consécutive sur la cause ou son acceptation pure et simple sans se poser d’autres questions sort du domaine de la Science. Elle est de nature subjective et donc elle n’est pas scientifique.

2/ L’essence dogmatique de la « théorie des germes » est attestée par le rejet sans examen d’autres observations, contemporaines de celles de Pasteur, telles celles de Béchamp. Peu importe de savoir qui a raison ou qui a tort, cette question elle-même n’est pas scientifique. La Science a pour objet de collecter toutes les observations sur un même sujet avant de penser à élaborer la moindre loi. Si, au nom d’une théorie, elle rejette des hypothèses avant d’en avoir prouvé l’inanité, alors elle ne s’appelle plus science positive et il faut qu’elle s’explique.

Là encore le contexte historique est éclairant pour comprendre comment et pourquoi ce « crime contre la Science » a été perpétré.

Cette fin du dix-neuvième siècle est le moment où la société capitaliste prend son essor, créant des conditions d’inégalité et de misère telles que se trouvent, de fait, remis en question les principes généreux issus du Siècle des Lumières et de la Révolution Française. La société a engendré une nouvelle hiérarchie, de nouveaux privilèges, rendant vaine l’illusion issue de la nuit du 4 août 1789. Les conditions de vie créées par le capitalisme sont injustes pour la majorité et si on cherchait une cause profonde à l’altération de la santé des individus, on tiendrait là, à l’évidence, une piste fertile.

Mais la théorie pastorienne emmène notre civilisation ailleurs en nommant l’ennemi, le microbe, faisant naître l’espoir sans cesse déçu puis récompensé de s’en débarrasser. C’est un principe moteur, il faut le reconnaître, mais, là tout de suite, on peine à discerner la liberté vers laquelle est censée nous emmener cette vision des choses.

Par contre, pour ce qui est d’occuper tout esprit de rebellion à l’ordre établi, elle joue très bien son rôle, merci.

La Médecine s’est donc développée de cette manière tout au long du siècle dernier, passant plus de temps à exclure ce qui ne lui ressemblait pas qu’à s’interroger sur elle-même. Du projet positiviste, elle n’a gardé que la nécessité vitale de chasser le doute philosophique qui empêche d’avancer. C’est ce qui lui a permis de découvrir et progresser, on ne lui retirera pas ça. Mais, sans doute influencée plus qu’elle ne l’imagine par la romantique pensée de Bichat, « la vie est l’ensemble des phénomènes qui s’opposent à la mort », mettant en évidence des périls plus grands à mesure que leurs agents sont plus petits voire carrément virtuels, elle ne montre de la vie que son revers et ne retient que son terme. Elle ne laisse pas de place à toute autre vision plus optimiste, maniant l’anathème et l’excommunication à l’instar d’un clergé autoritaire. Elle est une Religion. Je lui ai trouvé son nom, je n’en suis pas fier, c’est pourtant celui qui me paraît le plus approprié, je l’appelle Cadavérisme. Je ne prononcerai désormais plus ce nom qui fatigue l’esprit et détruit la vie.

Son principal attribut est la Statistique, science qui, sagement, n’avait aucun droit de présence dans la méthode Bernardienne, mais qui, aujourd’hui, baigne la médecine, s’imposant à tous sans qu’on saisisse l’utilité de la froide réalité chiffrée en lieu et place d’une étude ouverte des phénomènes vitaux.

Quand on nous dit par exemple que, dans telle maladie, 95% de la population atteinte périra dans les six mois, n’est-il pas évident que, si quelque chose comptait, ce seraient justement les 5% qui survivront à ce terme, qu’il s’agirait d’étudier de la façon la plus complète sans négliger aucun paramètre afin d’en augmenter le ratio ; mais que, par ailleurs, le fait même d’exprimer cette soi-disant vérité scientifique à une personne atteinte possède un degré de pathogénicité tel que la statistique fatale s’en trouve confirmée sans que cela ne prouve rien ?

Pour résumer, grâce à la Statistique, on nage dans des marais bourbeux où se noie l’intelligence.

Le projet positiviste paraissait sans doute plus simple qu’il ne l’est réellement. Mais était-ce une raison pour le dévoyer de la sorte ? Et désormais, n’a-t-on pas tout à craindre d’une Science qui laisse se perpétuer l’idée que « l’exception confirme la règle » ? L’exception ne confirme, n’a jamais confirmé autre chose qu’elle-même. Si une règle admet une exception, on peut être sûr que ce n’est pas une règle dont il s’agit. Cela veut simplement dire que dans le processus long et douloureux que réclame la démarche scientifique, on a décidé, indécrottables paresseux, de s’arrêter en chemin, et de substituer un a priori commode à la possible découverte d’une vérité inattendue et destabilisante.

Dans sa définition de l’Ordre, Proudhon disait ceci : « Toute loi vraie est absolue et n’excepte rien : l’ignorance ou l’ineptie des grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule imaginé le proverbe Point de règle sans exception. La manie d’imposer des règles à la nature, au lieu d’étudier les siennes, a confirmé plus tard cet aphorisme de l’ignorance. »

Voilà où nous en sommes. Plongés dans l’ignorance gouvernés par une religion qui s’ignore.

L’ostéopathie doit avoir l’ambition de nourrir sa vision positive des choses et de conserver sa pureté2 en attendant son heure : le moment où, acceptant d’ouvrir les yeux, nos bons maîtres réaliseront que le monde n’est pas si hostile qu’ils nous le dépeignent, que d’immenses découvertes ont déjà été réalisées au cours du siècle passé, sans parler de celles à venir, qu’il n’y aurait qu’à se baisser, sans peur....

Une nouvelle Révolution ? C’est mon voeu le plus sincère.

Notes

- 1-Professeur à Alfort à 26 ans, inspecteur général des Ecoles Vétérinaires, professeur au Muséum d’histoire naturelle, président de l’Académie de médecine, membre de l’Académie des sciences.

- 2-« keep it pure ! » disait Still en parlant de son enfant, l’ostéopathie, « gardez-la pure ! »



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