L’Ostéo4pattes
Chroniques de la mauvaise humeur (2)

ψ04 - Qui se souvient aujourd’hui de 1984 ? (AR)

Créé le : lundi 30 janvier 2006 par Erich Degen

Dernière modificaton le : mercredi 29 novembre 2017

Où étiez-vous en 1984 ? Qu’y faisiez-vous ? Vingt et un ans, c’est l’âge d’une ancienne majorité, c’est le temps qui s’est écoulé depuis la date fixée par George Orwell (de son vrai nom Eric Blair) pour raconter l’inéluctable, l’épanouissement d’un totalitarisme triomphant dans la seconde moitié du vingtième siècle (le roman fut écrit en 1949) en Océania gouvernée par Big Brother, notre Grand Frère qui nous abreuve, rappelez-vous, à longueurs de murs et de frontispices, de messages si universels et si simples à comprendre : « La Guerre, c’est la Paix », « La Liberté, c’est l’Esclavage »... Rappelez-vous, la vie du même coup devenait si facile et enfin meilleure à vivre.

Car, et c’était là toute l’intelligence de Big Brother et de ceux qui se cachaient derrière, ce qui rend la vie proprement invivable, c’est bien sûr le doute issu de la complexité. Il fallait simplifier. Alors ils simplifièrent.

Rappelez-vous... Quel était le métier du héros du roman d’Orwell ?

Voici une question qu’il ferait bon poser dans un de ces jeux de télévision (dans « 1984 », cela s’appelle un télécran et cela offre la possibilité d’émettre mais aussi de recevoir, et espionner ainsi le spectateur), un de ces jeux télévisés, disais-je, toujours à l’affût de la culture générale des candidats. Car même chez ceux qui lurent un jour le roman, ceux-là se rappellent plus facilement des rats utilisés finalement pour faire plier la volonté de Winston Smith, que de l’occupation du héros qui conduisait à sa prise de conscience.

Alors ? La langue au chat ? Et bien voilà : le héros de « 1984 », Winston Smith, travaille au Ministère de la Vérité (Miniver en novlangue, l’idiome officiel de l’Océania) et son travail, selon les principes universels de la doublepensée, le système mental sur lequel se repose Big Brother, consiste à réécrire l’Histoire au fur et à mesure. Voilà un des éléments principaux sur lesquels repose le totalitarisme d’Océania, et auquel Smith va tenter vainement (1984 est un roman d’allure pessimiste) de s’opposer. Le monde se partage alors en trois puissances soi-disant concurrentes : Océania, Estasia et Eurasia. A tout moment il y a la Guerre, c’est à dire la Paix, puisque celle-la et celle-ci sont équivalentes, et cette Guerre oppose deux puissances à la troisième. Mais les alliances changent. Et en même temps qu’elles changent, Winston est un de ceux qui sont chargés de réécrire toutes les archives qui témoignaient d’une ancienne alliance, désormais caduque car impossible par définition, cela n’est pas car cela n’a jamais été. Ainsi tout le monde est persuadé que la Guerre actuelle est la Guerre de toujours et donc qu’il est légitime de vivre en état de Guerre continuelle, donc de Paix éternelle.

C’est vrai, c’est plus simple. D’ailleurs, ne vous sentez-vous pas plus simple après la lecture de ce bref résumé ? Si, hein ? Modifier le passé, le réarranger en fonction des données du présent, voilà qui garantit bientôt au pouvoir l’absence prochaine de toute forme de contestation ! Lumineux Blair... et je veux célébrer ici, bien entendu, le génie d’Orwell.

Mais donc, qu’est-ce qui m’a fait repenser à tout cela, hormis une nostalgie toujours trop vivace et dont il ne faut pas mésestimer les effets péjoratifs à l’abord de la cinquantaine ? Tout simplement une entrevue privée en mars dernier, le 25 exactement, à la fin de la première réunion à l’Ordre des Vétérinaires, rue Bréguet à Paris, au sujet de l’ostéopathie. J’avais pointé, par courrier, avant de m’y rendre, l’absurdité lue dans la Revue de l’Ordre, au cours de l’article présentant notre manuelle pratique : « L’ostéopathie fut découverte en 1874 par le Dr Andrew Taylor Still, pasteur méthodiste qui évangélisa les Amérindiens ».

A ce sujet, j’écrivis alors : « Quand je lis dans la revue de l’Ordre que "le Docteur Andrew Taylor Still fut pasteur méthodiste...", je sursaute. En effet c’est là confondre le fils avec le père, car c’est Abraam Still qui, plus généralement, était un pionnier de la frontière au début du XIXième siècle (Andrew est né en 1828) qui certes prêchait, mais surtout soignait les indiens Shawnees. Andrew Taylor Still, lui, ne prêchait pas ! Et quant à son « Evangélisation des Amerindiens », ce que l’on peut en dire est qu’effectivement il apprit l’anatomie en disséquant des cadavres de petits mammifères et d’indiens shawnees. Etant moi-même de confession israélite, suis-je simplement passé à côté d’une subtilité de langage religieux ?

N’ayant, avant la réunion du 25 mars, obtenu aucune réponse à cette saillie d’un humour discutable certes, mais définitivement et vétérinairement assumé (on nous apprend bien à appeler un chat un chat, non ?), je me permis de remettre le sujet sur le tapis devant le Conseiller Jacquemaire, en charge de la commission « Exercice Illégal » qui nous avait convoqué à cette intéressante réunion. Après m’avoir expliqué que les informations énoncées dans l’article en question étaient tirées d’une thèse vétérinaire sur l’ostéopathie (!), le Conseiller Jacquemaire me répondit à peu près ceci : « Prenez garde, car c’est avec ce genre d’arguments que l’on ouvre la porte aux intégrismes de tout poil ». Je confesse ici tout mon mauvais esprit car je poursuivis sa phrase pour moi : « Car l’ignorance et le mensonge, comme chacun sait, sont les parents putatifs du progrès ». Aujourd’hui je regrette ce crime par la pensée.

J’ai oublié, plus haut, et je m’en excuse, de citer un des trois slogans de Big Brother, écrit sur tous les murs d’Océania : « L’Ignorance, c’est la Force ! »

Et j’ai compris depuis en cessant d’y réfléchir. C’est vrai. L’ignorance conserve l’esprit dans la bienfaisante moiteur de la tourbe originelle et lui évite tout désagréable prurit, toute source d’inconvénients, psoriasis et autres névroses y compris le complexe de persécution. Il faut l’affirmer, c’est une force !

  • Il suffit, c’est évident, de s’en persuader.
  • Je n’y arrive certes encore que trop peu.
  • Mais je compte évoluer vers le bonheur de ne pas chercher à savoir.

Ce sera long tant pis, tant mieux, car j’ai bon espoir.

BIG BROTHER IS WATCHING ME !

(et je sens qu’il est déjà très content de moi)



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