L’Ostéo4pattes

Le Crânien, çà ne vaut rien !!!

Créé le : jeudi 3 mars 2016 par Pierre Tricot

Dernière modificaton le : jeudi 3 mars 2016
  Sommaire  

 Rapport

Je ne sais pas, cher lecteur, si vous avez pris connaissance du dernier rapport publié par le Collectif CORTECS, Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique & sciences sur l’évaluation de l’ostéopathie crânienne. (http://www.ordremk.fr/2016/01/29/rapport-sur-losteopathie-cranienne/).

Si ce n’est pas le cas, je vous suggère de le faire sans tarder, mais je vous conseille auparavant de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter un coup de surtension ! Ce collectif répond à une demande qui lui a été faite de réaliser un examen scientifique [c’est moi qui engraisse] des fondements et de la pratique de l’ostéopathie crânienne. Et je peux vous dire qu’on a là du solide, du sérieux, de l’important, que dis-je, de l’essentiel ! Un rapport de plus de 280 pages passant en revue et en détail quasiment tous les auteurs majeurs, aspects essentiels, hypothèses avancées et articles publiés relatifs au concept crânien. Du solide vous dis-je, du statistique aussi. Du scientifique quoi !

De ce long et scrupuleux rapport, il ressort que le crânien, ça vaut rien ! Aucune des études présentées (13, je crois) n’obtient de validation. Rien ne prouve qu’un crâne bouge, que le LCR (tout de même reconnu comme circulant) ait la moindre propriété particulière, en tout cas aucune de celles que lui accordent les ostéopathes crâniens, que la compression du quatrième ventricule n’a aucun effet et ne sert à rien, que l’hypothèse de la membrane de tension réciproque et du mouvement involontaire du sacrum entre les iliaques est totalement fausse. Je préfère ne rien dire de l’approche biodynamique et vous laisser apprécier la conclusion qu’elle suggère (p. 141) :

La façon dont les praticiens et « théoriciens » de la BOCF [Biodynamic Osteopathy in the Cranial Field] conçoivent l’élaboration des connaissances dans leur champ rend pratiquement impossible toute évaluation intrinsèque. Entre entités non testables, quasi religieuses et en partie magiques, et emprunts plus qu’hasardeux à des concepts « quantiques », le tout nimbé d’un double standard d’évaluation, il nous apparaît que la BOCF est une mystique de soin, bien plus qu’une démarche thérapeutique à proprement parler. […] Nous pensons que les auteurs ont, comme dans beaucoup d’autres thérapies dites alternatives, noyé leurs impressions dans une conception intuitive très commune, celle du vitalisme du XIXe siècle3, teinté de Natürphilosophie allemande et d’une modélisation de la santé très archaïque, empruntant aux pneuma galéniques deux fois millénaires et aux fluides vitaux qui ont encombré la médecine depuis plus de quinze siècles. Il n’est pas étonnant de voir que cette branche s’inscrit dans la biodynamie, emprunt évident à Rudolf Steiner et à son anthroposophie, et que de fait, elle entraîne avec elle de grands classiques, comme une transcendance religieuse nimbée de jungisme, mais aussi un spiritualisme quantique et des morceaux de parapsychologie. Ce brouet notionnel rencontre en France un certain succès, surfant sur un écologisme plus ou moins profond et une contestation anti-science très en vogue. Un peu de formation épistémologique et de prudence dans le maniement des concepts montrera des formes volontaires ou non d’impostures intellectuelles flagrantes et un certain populisme notionnel, sur les notions de gène, d’embryogenèse, de résonance, de quantique. La BOCF est un exemple de pratique « magique » enveloppée dans une doctrine métaphysique.

Là, on sent que les auteurs se sont vraiment fait plaisir ! On sent qu’ils font un très gros effort pour masquer leur bienveillance vis-à-vis du concept. Et ils y réussissent plutôt bien, je trouve !

Il n’existe bien entendu aucune preuve de reproductibilité : « Nous n’avons à notre grand regret trouvé aucune preuve en faveur des reproductibilités intra et inter-observateurs des procédures d’évaluation issues de l’ostéopathie crânienne. La majorité des études existantes et disponibles échouent à mettre en évidence ces reproductibilités pour tous les paramètres considérés, cela malgré des risques de biais souvent favorables à l’émergence de résultats positifs. » (p. 195) Bon, et comment s’il vous plaît, pourrions-nous reproduire un acte qui par nature est relationnel c’est-à-dire qui engage l’entièreté de deux personnes (corps, mental et être) ?

Et pour conclure, la méthode ne présente finalement « aucune efficacité prouvée » (p. 244).

Chapeau bas, Messieurs Dames, voilà du travail de pro ! Il a dû prendre beaucoup de temps, coûter beaucoup d’investissement personnel et sans doute financier. Et finalement, et malgré toutes ces conclusions accumulées, que prouve-t-il ? Pas grand-chose, je le crains, ou du moins pas ce qu’il cherchait à prouver.

1. « En définitive, quelle que soit la terminologie du champ de l’ostéopathie crânienne que l’on utilise (approche crânienne en ostéopathie, ostéopathie dans le champ crânien, ostéopathie cranio-sacrée, etc.) les résultats de nos différentes revues et analyses de la littérature scientifique indiquent clairement que les thérapies s’y rapportant sont à ce jour dépourvues de fondement scientifique [c’est moi qui engraisse]. » (p. 244). Ça, Messieurs Dames, on le sait depuis longtemps ! Merci de nous le prouver de manière « irré-fu-table ! »

Mais, s’il vous plaît, retournons les choses : ce travail montre effectivement que l’ostéopathie crânienne (mais aussi je pense, l’ostéopathie en général) ne parvient pas à s’inscrire dans le cadre scientifique que l’on voudrait lui imposer. Mais il montre surtout que le cadre scientifique qu’on voudrait lui imposer ne lui convient tout simplement pas ! Et du coup, ce travail considérable (merci de l’avoir fait à notre place) montre qu’utiliser un outil inadéquat pour analyser quelque chose donne des résultats fantaisistes. Et ça, il le montre fort bien ! Je suppose que, sous couvert d’objectivité, le but était dès le départ de démontrer que l’ostéopathie crânienne, c’est de la foutaise. L’objectif est atteint.

  Osteo science

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Ostéopathe cherchant désespérément à faire entrer l’ostéopathie dans un cadre scientifique (Dessin de Jean-Charles André)

2. « Cela montre une évidente défaillance épistémologique des fondateurs, mais également des continuateurs qui ont continué d’empiler des briques plus ou moins mal façonnées sur un marécage sans point d’appui. » (p. 244) Là, vous avez entièrement raison ! Et le grand tort des ostéopathes est d’avoir cherché (pour des raisons de reconnaissance) à s’inscrire dans un cadre ne leur convenant pas au lieu de faire le nécessaire pour se doter des outils épistémologiques adaptés à leur approche. Cela devrait les stimuler à enfin chercher à se doter de ce cadre épistémologique. Et des initiatives comme celle du CIE – Centre Interdisciplinaire d’Éthique (http://www.ucly.fr/cie-centre-interdisciplinaire-d-ethique-142871.kjsp) devraient être encouragées.

3. « N’étant pas prescripteurs de recommandations, nous nous sommes limités à une analyse impartiale... » Impartiale ? Il semble que ce mot n’ai pas pour les rédacteurs le même sens que pour le dictionnaire... Ce qui est écrit ci-dessus à propos de la biodynamique est en contradiction flagrante avec une telle affirmation.

4. « Rien n’encourage aujourd’hui à la mise en place de ces thérapies dans le cadre d’une prise en charge raisonnée de patients. » (p. 244) Ici, un problème tout de même. C’est que même si les preuves ne sont pas apportées à la satisfaction des critères « scientifiques » exigés, l’ostéopathie crânienne a, de toute évidence, aidé et continue d’aider des millions de personnes de par le monde. Cela est un fait. Je ne vois pas pourquoi elle continuerait d’exister si elle n’était pas utile ! Le fait qu’elle ne puisse le « prouver » selon certains critères très précis ne suffit pas à prétendre qu’elle est inutile. Et je m’attriste toujours devant l’incapacité à accepter qu’une pratique puisse être efficace et utile bien qu’elle échappe aux moyens d’investigation d’un système. Et si c’étaient le moyen d’investigation et les critères retenus qui devaient être remis en cause, plutôt que la technique ? Nous ne savons pas vraiment comment et pourquoi ça fonctionne, mais ça fonctionne ! Refuser cette évidence revient à se moquer des millions de gens qui ont été aidés par cette technique et qui, Dieu merci, le seront encore demain. Elle revient à prendre tous les patients pour des « gogos extatiques » pour reprendre les mots outrageants de J-M Abgrall dans son livre Les charlatans de la santé.

Quel manque de respect pour les patients que de les considérer comme de gogos incapables de juger ce qui est bon pour eux ! Quelle suffisance, quel mépris d’autrui de la part de gens se prétendant thérapeutes ! Cette incapacité à observer et à accepter l’évidence, même lorsqu’on ne peut pas l’expliquer est une maladie mentale grave et hélas, incurable. Face à cela, le meilleur moyen, je pense, est de poursuivre notre route et surtout d’œuvrer à nous forger des outils d’évaluation adaptés.

Parlons pour terminer d’éthique. On nous dit qu’éthiquement parlant, il est choquant de pratiquer une méthode n’ayant pas démontré son efficacité ou son utilité selon certains critères. Mais vu le nombre de patients qui sont aidés journellement par l’utilisation de cette approche, il serait pour moi éthiquement encore plus choquant de ne pas l’utiliser !!!!



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