L’Ostéo4pattes

ψ14 - J’ai Failli Rencontrer Dominique Giniaux

Créé le : mercredi 3 janvier 2007 par Erich Degen

Dernière modificaton le : mercredi 29 novembre 2017

Je m’en faisais une fête. Comme dans un songe, je me voyais bien lui
dire, un rien pompeux, voire révérencieux : « Je t’ai lu et vois ce que, grâce à toi, je suis devenu. »

Car c’est bien la lecture, il y a treize ans, de ses deux ouvrages, « Les chevaux m’ont dit » et « Soulagez vos chevaux… » qui m’avait
mis sur la « voie de la structure » (ostéopathie) que j’arpente depuis gaiement.

Quand les contacts furent pris pour que notre grand ancien intervienne
durant la formation en ostéopathie vétérinaire prodiguée à l’ENVN, je me
réjouis de pouvoir enfin débattre avec lui de ce que j’avais pu, entre temps, après dix années d’apprentissage laborieux, lire dans une édition récente (novembre 2000) de « Les chevaux m’ont dit », je cite :
« N’est pas ostéopathe celui qui demande d’abord tous les symptômes et les troubles que présente le cheval. Cela veut dire qu’il va décider de ce qu’il a à faire en raisonnant à partir de ce qu’on lui a dit et non en demandant au cheval quels sont ses déséquilibres. Celui-ci connaît peut-être des techniques mais il ne s’est pas entraîné à la palpation et à l’écoute manuelle. Je rappelle ici que l’ostéopathe ne traite pas des symptômes, il recherche les déséquilibres de son patient et lui propose de les résoudre. »

Ce paragraphe est, par ailleurs, inséré entre deux autres, qui excluent
également de l’appellation « ostéopathe », d’une part ceux qui pratiquent le démarchage, et d’autre part, ceux qui administrent des calmants à leurs patients avant de les traiter.

La vie n’a pas voulu que ce débat ait lieu.

J’ai malgré tout décidé, avec tout le respect et l’admiration que je porte à
la mémoire de Dominique Giniaux, et en précisant que la lecture de sesdeux ouvrages précités, quelques articles glanés ça et là, et quelques discussions avec des confrères l’ayant côtoyé ou despropriétaires d’animaux l’ayant employé, sont bien les seules « rencontres » que j’ai pu faire avec lui, j’ai décidé, donc, ayant le redoutable honneur de défendre ce premier cours de la deuxième année de formation en ostéopathie vétérinaire à Nantes, de le bâtir comme une analyseet une dissertation autour de ce texte, à mon sens édifiant et apte à constituer une solide base de réflexion pour de futurs ostéopathes des animaux.

  1°/ PAS PSY :

Ce titre doit s’entendre au moins à deux niveaux.
Tout d’abord, il ne s’agira nullement ici de prétendre analyser la
personnalité de Dominique Giniaux à la lumière de ses écrits, et surtout pas au travers d’un seul extrait de ses écrits. Respect, avons-nous dit, pour un pionnier qui a dû affronter, au mieux l’incrédulité, au pire l’hostilité de la profession vétérinaire à l’égard d’une façon, sinon nouvelle du moins inusitée, d’aborder le problème de la santé animale.
Le fait que nous puissions discuter de cela, sereinement, avec la curiosité qui caractérise tout esprit se réclamant de la science, dans l’enceinte même d’une Ecole Nationale Vétérinaire, est la preuve que le combat parfois ingrat qu’eut à mener notre glorieux aîné n’était pas vain.
Notons seulement que le véritable « diagnostic d’exclusion » que pratique Dominique Giniaux dans le texte cité est pour le moins l’indication de la hauteur remarquable à laquelle il place la profession d’ostéopathe, hauteur qu’il ne tient qu’à nous, ses successeurs, de tenter d’atteindre voire de dépasser.

L’ostéopathie est ainsi précisément définie en tant que médecine
manuelle, sont privilégiées palpation et écoute manuelle, apparaît disqualifié tout raisonnement intellectuel a priori sur les causes, ce qui est un des apanages de la médecine scientifique depuis Hippocrate et surtout depuis la Renaissance et René Descartes.

Ainsi, et c’est là le deuxième sens où doit s’entendre le titre de cette
section, l’ostéopathie apparaît s’opposer particulièrement à toute
psychothérapie. Le psychothérapeute, à l’instar du médecin moderne (et, dans l’histoire de la médecine, Sigmund Freud n’est-il pas le plus moderne des novateurs en médecine ?), fait précéder tout acte thérapeutique d’une analyse rationnelle pesant et classifiant symptômes, signes, causes et conséquences, en les extrayant du tableau clinique (« le cas ») que lui présente son patient.

Affirmer que l’ostéopathie n’est pas une forme plus ou moins abâtardie de psychothérapie est, je crois, nécessaire, surtout si, par ailleurs, on défend l’idée que le domaine psychique peut, au même titre que le domaine somatique, participer de l’état du patient, peu importe que celui-ci présente ou non des « symptômes psychiques ». Ce dont il est question ici n’est pas l’idée que le thérapeute se fait de la santé, de la maladie et des diverses interférences au sein du monde vivant, mais bien de l’acte thérapeutique lui-même.

Dominique Giniaux nous dit ici de la façon la plus claire qui soit : « Celui
qui, thérapeute, subordonne son action à la réflexion, n’est pas ostéopathe. »
Hem …. y’a-t-il un ostéopathe dans la salle ?

 2°/ ANIMAL ON EST BIEN :

Dans le cours de philosophie et d’histoire des sciences et de la médecine
dispensé en première année de cette formation, nous étions finalement arrivés au point où l’analyse que Nietzsche fit de la condition de l’homme de son temps (la seconde moitié du XIX° siècle, le moment, par ailleurs, de la naissance et du développement de la « médecine moderne ») semblait assez bien « coller » à la réalité de notre début de XXI° siècle.
Le « ressentiment » nietzschéen, cette pertinente observation que
l’homme moderne vivrait en « décalage » avec ses actions et ses réactions, qu’il « n’agirait plus ses actes », et que ceci, grossièrement dit, constituerait la source de tous ses maux, trouve dans le texte de Giniaux un écho qu’il nous intéresse particulièrement de mettre en lumière afin de susciter débat et réflexion.

Nous voulons parler du bout de phrase suivant : « …en demandant au
cheval quels sont ses déséquilibres. » qui est une reprise quasi littérale du titre même de l’ouvrage dont il est tiré.

Il faut, je crois, ici, se poser quelques questions sur la profession
vétérinaire, sur sa réalité vécue par les acteurs eux-mêmes ainsi que sur celle, différente peut-être, convergente parfois, perçue par le public non vétérinaire.

La remarque de Giniaux constituerait une assez bonne réponse à la vieille tarte à la crème que tout véto a reçue au moins cent fois dans sa vie : « les animaux sont plus difficiles à soigner que les humains, car eux ne peuvent dire où ils ont mal. ». La main de l’ostéopathe lui permettrait-il d’ « entendre » ce que l’animal a à dire sur ses propres déséquilibres ? Voici posée la question.

Allons plus loin chercher des éléments de réponse.

Rollin Becker, un ostéopathe américain de la fin du siècle dernier, élève
de W.G. Sutherland et donc issu de l’ « école fluidique » en ostéopathie, comme la qualifie Alain Abehsera dans son « Traité de Médecine Ostéopathique », nous informe de la situation en cours lorsqu’un patient vient solliciter l’aide d’un thérapeute : il lui présente ce qu’il a, c’est à dire ce qu’il croit avoir, là où il a mal, la cause probable selon lui de cet état, c’est ce que Becker appelle le savoir du patient ; le thérapeute, lui, observe, écoute, et passe le discours du patient au tamis de ses connaissances, grilles de décodage, croyances, etc…, c’est là le
savoir du thérapeute ; et puis, il y a les tissus du patient, c’est à dire son
organisme dans l’état d’équilibre (de déséquilibre) où il se trouve.
L’ostéopathe, selon Becker, est celui qui pose sa main pour savoir, car,
dit-il, « Seuls les tissus savent ». Dans ce sens, et toujours selon Becker, le savoir des tissus est infiniment supérieur à ceux du patient et du thérapeute, car, contrairement à ceux-ci, il n’est altéré par aucune notion parasite extérieure. La main de l’ostéopathe doit savoir écouter le savoir des tissus.

On en revient bien à la pensée exprimée ci-dessus par Dominique
Giniaux, avec une différence … de la taille d’un cheval.

La proposition que nous fait Giniaux est bien de court-circuiter le savoir
du propriétaire de l’animal ainsi que ses propres connaissances rationnelles en contactant directement le sujet, mais, ce faisant, il assimile l’animal à ses tissus, il sous-entend que l’animal, au même titre que les tissus de l’humain en
déséquilibre décrit par Becker, SAIT de quoi il souffre. Il suffit donc de savoir le lui demander. Et, du coup, ce qui apparaît clamé avec force ici, c’est que, pour soigner un cheval (une vache, un chien...), il faut « être » cheval (vache, chien...) pour « parler » cheval (…), ce qui n’est pas la même chose que de parler avec les humains de cheval, de vache ou de chien.

Ainsi le « décalage » pointé par Nietzsche disparaîtrait, il n’y aurait plus
d’autre distance entre l’homme qui soigne l’animal et l’animal lui-même, que la distance du bras qui les sépare, l’homme, pour pouvoir agir sur l’animal, devrait s’immerger dans sa propre nature animale, y trouver une résonance avec la nature de l’animal soigné et déconnecter l’intellect, du moins ce qui, dans l’intellect de l’humain évolué du XXI° siècle (nietzschéen), décale cet humain de l’action entreprise et empêche celui-ci et celle-là de se réaliser pleinement.
Bien entendu, comme à chaque fois que l’on cherche à séparer « animal » de « humain », « nature » de « culture » ou « instinct » d’ « intelligence », on commet un pur acte de malhonnêteté intellectuelle. Il s’agit de bien le reconnaître. Voilà qui est fait.

Cependant, une certaine vérité semble émerger de ce grossier mensonge :

Il existerait en médecine (vétérinaire) un domaine où l’exercice répété d’une écoute manuelle, d’une palpation consciente, emplirait à ce point l’esprit que celui-ci ne se sentirait plus obligé de réclamer une aide aux connaissances acquises et aux références intellectuelles pour progresser dans ce qu’il convient d’appeler sa « compréhension du sujet. » Et ce domaine ne serait pas très éloigné d’une nature animale qu’un ostéopathe conscient serait (mieux qu’un autre ?) apte à reconnaître.

En ce sens, il faut noter que la pratique de l’ostéopathie se rapprocherait
plus de la pratique d’un instrument de musique et (re)ferait de la médecine ainsi définie l’équivalent d’un art (ou d’un artisanat). De même que la connaissance du solfège peut-être un préalable à la pratique d’un instrument de musique mais qu’il est hors de question de s’arrêter pour calculer au moment de composer une symphonie ou de jouer un solo, de même la pratique de l’ostéopathie, si elle doit (peut-être) s’appuyer sur un faisceau de connaissances préalables en matières de biologie, anatomie, physiologie, etc.., ne s’imagine pas sans une émancipation
instantanée de la main qui soigne du poids de toute cette science.

  3°/ VOUS AVEZ DIT GLOBAL ? SOYONS COMPLET.

Dans « Un modèle du corps conscient », Pierre Tricot écrit (p.32) : « A
partir du moment où l’on commence à penser en termes de globalité, la
conscience ne cesse de s’étendre et naturellement surgit la question : « Mais où s’arrête la globalité ? » A l’instar des poupées russes, une globalité semble toujours en englober d’autres et être elle-même englobée par d’autres. C’est ce type de raisonnement qui conduit à penser que l’univers dans son ensemble est un système complexe dont toutes les parties sont en relation les unes avec les autres. Telle était bien évidemment la pensée de Still qui voyait l’univers comme une vaste machine régie par des lois absolues édictées par un créateur omnipotent et omniprésent : « Chaque trait du Maître Architecte de l’univers montre une preuve d’intelligence, et son oeuvre est absolue. » (Still,
Autobiographie, p.258) »

Une fois présenté, dans les deux premières sections, ce qui en fait la force et l’intérêt, j’opposerai principalement une critique au texte de Dominique Giniaux : l’absence, à mon sens, de prise en compte de la globalité de la situation lors d’une consultation d’ostéopathie des animaux. Absence de prise en compte peut-être volontaire, mais notre glorieux ancien n’est malheureusement plus là pour nous préciser ses intentions, alors…

A se soucier uniquement de « dialogue animal », n’en viendrait-on pas à
négliger le fait qu’au bout du compte, ce n’est pas lui qui règlera les honoraires ?

Sous une apparente boutade, il y a là un fait important qui me semble
occulté par Giniaux, et le fait que ce fait en cache une foule d’autres… pour résumer simplement : « Lors d’une consultation vétérinaire, ostéopathique ou non, à qui s’adresse le soin ? » Bien sûr, tout le monde a envie de répondre (trop) rapidement à cette question : « A l’animal, exclusivement », mais l’animal qui a besoin d’un homme pour le soigner, quel animal est-il vraiment ? Quel est, dans la nature, le réflexe de tout animal blessé ou malade, sinon se cacher en attendant la guérison…ou la mort.

Ce type de questionnement peut nous faire toucher du doigt, je crois, les
profondes racines de la profession de vétérinaire, là où, effectivement, celle-ci s’est toujours distinguée, par son appel au « bon sens » et à une certaine forme d’intelligence pratique, de la médecine humaine.
Comme le montre Ronald Hubscher dans « Les maîtres des bêtes », une
étude des vétérinaires dans la société française de la création des écoles à nos jours, le vétérinaire, à la fin du XIX° siècle, est un véritable « hussard de l’hygiène », et, il cite le professeur Porcher de l’Ecole de Lyon, en 1908, s’adressant à ses confrères : « Vous êtes devenus des médecins de l’homme de l’ordre préventif. » Hubscher montre comment, « dans le dernier quart du XIX° siècle […], le courant hygiéniste s’affirme avec force » et comment, « parallèlement aux instituteurs dont la salle de classe s’orne de tableaux expliquant aux enfants les règles de propreté, […], les vétérinaires apprennent à leurs parents les mesures sanitaires indispensables dans les étables ou les bergeries et leur inculquent des notions élémentaires de désinfection. »

Certes, très rapidement, comme l’indique la fin de cet extrait, hygiène et
asepsie vont devenir deux notions étroitement mêlées et on aura de plus en plus tendance, le XX° siècle avançant, à les confondre, alors qu’elles sont loin d’être synonymes. Disons pour résumer qu’une hygiène parfaite rendrait toute idée d’asepsie inutile et donnons tout de suite un exemple rendant cette utopie palpable :

En avril 1981, lors d’un stage étudiant d’un mois chez un praticien bourbonnais, le Dr André Boussange de Saint-Désiré dans l’Allier, je pus observer ces faits :
Ce vétérinaire, alors proche de la retraite, venait de passer une trentaine d’années d’exercice en milieu rural, une clientèle à prédominance bovine, et à nette prédominance charolaise. Il avait été parmi les pionniers de la césarienne chez la vache dans les années
cinquante, formé à l’Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse par le Professeur Berthelon, et trente ans plus tard, il en possédait la technique sur le bout des doigts, … des doigts courts, épais, avec lesquels il saisissait directement la lame du bistouri, qu’il maniait avec une dextérité hors du commun ; de plus, il avait formé la très grande majorité des éleveurs de sa clientèle à l’aider pour des interventions devenues au fil des années de plus en plus fréquentes, « sélection de culards » oblige ; ainsi, à son arrivée, la vache était installée debout
sur une litière propre dans une partie de l’étable aussi calme que possible, des seaux d’eau tiède claire ou savonneuse avaient été préparés, des aides étaient chargés de la planche sur laquelle on extériorise l’utérus, bref, pour mon rapport de stage, j’avais ainsi pu chronométrer, qu’entre le moment où il entaillait le plan cutané et celui où nous quittions la ferme, il s’écoulait en moyenne 25 minutes ! ; précisons qu’en un mois, j’assistai à 71 césariennes, qu’il n’avait perdu aucune vache ni veau lors de l’opération, et que je ne l’avais vu revenir
qu’une seule fois en consultation post-partum pour une infection utérine rapidement jugulée, dans tous les autres cas, il n’y avait pas eu nécessité de revisite.

A l’analyse, le point qui apparaît bien ici essentiel est l’hygiène. On s’aperçoit que, en l’absence inévitable d’une asepsie comparable à celle qu’on serait en droit d’attendre dans une clinique chirurgicale spécialisée, certains fondements hygiéniques, dont font en premier lieu
partie la disponibilité et la « formation » d’aides compétents, permettent de réaliser un acte chirurgical aussi rapide que possible et dont la finalité, naissance d’un petit viable, conservation de la santé de la parturiente sans suites post-partum négatives, est respectée. Il
est bien évident que c’est la brièveté de l’intervention qui pallie ici la présence de germes abondants et le bon sens du docteur Boussange avait consisté, au fil de ses années de pratique, à s’adjoindre, dans chaque ferme de sa clientèle, une véritable « équipe chirurgicale de
campagne ».

On comprend que cette notion de « bon sens », apanage dans le domaine médical des vétérinaires ruraux, soit en voie de disparition, pour cause de « rationalisation » et de « technicisation » massives de la vie rurale ; il est vrai que, dans un monde où l’homme ne compte plus sur le cheval pour les actes les plus courants de la vie quotidienne, pourquoi ne pas nourrir cet animal herbivore strict sans fibres ? Pourquoi ne pas lui donner du blé, du maïs, de la mélasse, voire de l’ensilage ou que sais-je encore ? Et le rôle du vétérinaire, qu’il soit ostéopathe ou non, n’est-il pas, encore et toujours, de rappeler des notions de bon sens, même si celui-ci semble passé de mode ? Rappelons aux (futurs) ostéopathes le premier point du « Programme » de Still : « Nous croyons à la salubrité et à l’hygiène » … le bon sens, vous dis-je ….

Dès lors, et pour en revenir à notre point de départ, il semble difficile
d’imaginer se fier uniquement à la palpation et à l’écoute manuelle pour
appréhender l’ensemble de la situation que nous présente notre patient et son propriétaire (ou entraîneur, éleveur, etc…) et d’ainsi la résoudre (sauf acte magique officiellement éliminé de la sphère médicale depuis Hippocrate). Si l’animal est utilisé hors de ses capacités d’adaptation physiologique, il s’agira de s’assurer d’abord qu’il est capable d’ « évoluer » vers le désir de l’homme à son égard, et qu’il n’est pas uniquement destiné à subir ces désirs, jusqu’à ce que, de compensations en décompensations, il finisse par déclarer définitivement forfait.

L’expérience m’a montré qu’il suffisait parfois de faire supprimer de
l’alimentation d’un cheval toute trace d’aliment industriel pour faire par
exemple cesser une boiterie antérieure droite, par ailleurs rebelle à tout un tas de traitements y compris ostéopathiques, et j’ai toujours pensé que ce simple conseil téléphonique pouvait compter pour un acte ostéopathique (ce qui ne signifie pas qu’il faille le facturer). Et je ne pense pas que cela soit antinomique avec la proposition faite à la fin du premier paragraphe. Il faut, je crois, simplement étendre cette notion d’interrogatoire, qui n’est pas obligatoirement qu’oral, d’ailleurs. C’est pourquoi il est souvent irremplaçable, en ce qui concerne les grands animaux en tout cas, de se rendre « chez eux », afin de bien
s’immerger dans leur environnement. Car, avant même de parler d’alimentation, certains modes de vie mettent les animaux dans un état de défense tel que toute idée de guérison devient là franchement irréaliste, si on ne change pas au préalable au moins un élément de cet environnement. Du coup, la réflexion ellemême est intégrée dans l’action, qui devient plus large et ne se résume plus uniquement à une palpation … ou bien alors, il est question ici d’une véritable « palpation globale de l’environnement ».

Et puis, si, selon Dominique Giniaux, je ne suis pas ostéopathe,
j’essayerai de me consoler en m’imaginant simplement vétérinaire …

 4°/ L’OSTEOPATHE PROPOSE, MAIS QUI DISPOSE ?

Mais heureusement (pour moi), Dominique Giniaux finit ce texte en
affirmant : « l’ostéopathe … recherche les déséquilibres de son patient et lui propose de les résoudre. »

Voilà qui nous éloigne définitivement de la magie et nous rapproche de
la plus pure tradition hippocratique. En effet, que peut faire de mieux le
thérapeute, quel qu’il soit, que de s’en remettre, une fois son traitement réalisé, à un ensemble de phénomènes hypothétiques, communément rassemblés sous le vocable d’ « auto-guérison » ? Le thérapeute (ici, l’ostéopathe) propose au patient une solution à ses déséquilibres et, en tout état de cause, c’est ce patient qui en fera (ou n’en fera pas) quelque chose, dont on pourra peut-être, après coup, juger du sens.
Ce rappel conclusif, outre qu’il nous donne un aperçu saisissant de
l’humilité de son auteur, permet de poser des bornes à une éventuelle poussée d’héroïsme en médecine (y compris et peut-être surtout en ostéopathie), facteur de bien des déceptions dont il est du devoir de tout enseignant responsable de prévenir ses élèves. Il n’existe pas de Vauban en médecine !! [1] J’ai trop d’exemples en tête d’animaux « guéris » de leur boiterie par l’ostéopathie, et développant un mois plus tard une magnifique piroplasmose ayant nécessité soins d’urgence et hospitalisation, mais bien sûr, cela n’avait rien à voir … (dixit
l’ostéopathe, le vétérinaire, ou le facteur …)
Toute observation sur le vivant dépend, en premier lieu, de la place que
choisit l’observateur, et il n’y a que fort peu de chances pour qu’il n’interfère pas avec son observation.

« La vie c’est le mouvement » est la seule référence fiable de l’ostéopathe,

son « credo » inébranlable. Certes, ce n’est pas très glorieux ni forcément optimiste. Mais cela permet au moins de se placer dans la réalité des choses au lieu de multiplier examens et traitements comme autant de discontinuités dans le décours d’une vie animale ou humaine. Un être vivant est en perpétuelle transformation. Ce qu’un ostéopathe peut faire de mieux est de reconnaître, par la palpation et l’écoute manuelle, ce mouvement, de s’y accorder, et d’aider son patient à se transformer plus aisément, en y laissant moins de forces, en vue
d’un avenir meilleur. Et s’il remplit ce programme, il accède alors à un territoire où « guérir » devient synonyme d’ « indiquer le gué » [2], et où le rôle du thérapeute vis à vis de la santé et de la maladie s’éclaircit soudain : ce n’est plus, se tenir immobile dans le courant [3], relever tous les éléments de fixité, les seuls, en fait, à se laisser appréhender par ce mode d’étude, et les aggraver de tout le poids de vocables terrifiants dont la nosologie médicale (mais également une certaine « nosologie ostéopathique ») se plait à multiplier le nombre comme autant de pains particulièrement indigestes.

Et alors, l’ostéopathie, comme nous l’indique Dominique Giniaux, dont
on peut être surs qu’il l’a profondément et sincèrement aimée, se révèlera pour ce qu’elle est : une formidable expérience sensorielle apte à soulager, si possible, le monde de son poids excessif.

[1« Forteresse assiégée par Vauban : forteresse prise ; forteresse défendue par Vauban : forteresse imprenable »

[2Je remercie François Laurent, ostéopathe à Marseille, et professeur à l’école Eurosteo de Aix-en-Provence, de m’avoir « donné » cette très parlante métaphore.

[3Un peu comme si on demandait à une contractuelle, occupée, sa vie durant, à verbaliser les véhicules en dépassement de temps de stationnement, de proposer des solutions pour améliorer la circulation routière…



Notez cet article
0 vote



forum




Accueil | Contact | Plan du site | Se connecter | Visiteurs : 312 / 712823

Suivre la vie du site fr 

Site réalisé avec SPIP 3.1.8 + AHUNTSIC